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Dans le numéro d’octobre de la Revue des deux mondes paraît un texte inédit. J’y reviens sur les sentiments qui marquèrent mon adolescence dans les années 80. C’était un temps où, nous disait-on, il ne se passait rien. Une époque où l’on nous promettait, même, qu’une fois le mur de Berlin tombé, il ne se passerait plus jamais rien.

Et pourtant, lorsque je me retourne à présent, je dois bien constater que le monde a basculé pendant ces années-là. Précisément. Que Margaret Thatcher, Ronald Reagan et quelques autres furent les acteurs d’une révolution masquée qui n’a pas dit son nom, mais qui nous a précipités dans un monde entièrement nouveau. Mondial, peut-être pour la première fois.

Extraits :

 

Longtemps, j’ai cru qu’il ne se passait rien. J’ai grandi dans les années 80.

Il y a sûrement plein de gens légèrement plus âgés que moi qui vous diront qu’il se passait des choses étonnantes dans les années 80. Des choses drôles. Même des choses importantes. Mais moi, je n’étais qu’un enfant et mon enfance s’étirait au long des années 80 comme un jour d’été. J’ai perdu ma mère au début de la décennie suivante alors que je n’avais pas vingt ans. C’est peut-être un sentiment personnel, mais dans mes souvenirs, les années 80, ce n’était vraiment que de l’insouciance, même dans les excès, même en pleine adolescence que j’ai eue difficile comme on disait alors, finalement il ne se passait rien, on tentait le diable et tout demeurait tranquille, on essayait de vivre dangereusement et rien n’arrivait, jamais.

Dans une banlieue pavillonnaire, il n’y a que des drames intimes. Des divorces, des cancers, un peu de drogue qui s’échange devant la gare comme si elle venait de loin. Des choses dont on ne parle pas. Des terrains vagues. Des flirts et des bagarres. On vivait en bandes, comme dans un film américain des années 60, avec vingt ans de retard. On mâchait du chewing-gum toute la journée. On écoutait la même chanson toute la journée, sur des Walkmans où l’on passait des cassettes enregistrées d’après la bande FM, ou des « pirates » achetées à la fin des concerts.

[…]

Ça n’avait l’air de rien, on ne s’en est même pas rendu compte, mais un monde est mort pendant que je mâchais du chewing-gum, pendant la longue journée d’été de mes années 80. Il est remplacé par un autre où je prends l’avion dix fois par an, j’achète des vêtements fabriqués au Vietnam que je jette après deux lavages, je ne peux plus me passer de mon accès à l’Internet et de mon téléphone fabriqué en Chine – même les administrations n’ont parfois plus de guichets, même les services publics –, je mange des produits sortis d’usine qui me faisaient hurler de rire dans l’Aile ou la cuisse, et je dépense mon argent  avant de le toucher, parce que presque tout dans ma vie est à présent régi par des abonnements ou des crédits. Des multinationales tentaculaires dictent leur politique aux gouvernements. Elles déplacent des ressources naturelles et des populations d’un pays à l’autre comme si c’était un jeu. Les gens auparavant immensément riches sont devenus incommensurablement riches. Pourtant, ils ne mangent toujours que trois fois par jour. À quoi peut bien leur servir une telle démesure?

[…]

Comme dans le film Rollerball, peu à peu, on a effacé les règles, et le jeu est devenu de plus en plus violent, jusqu’à être mortel, mais il a généré de plus en plus de profit. Je relis de la science-fiction, ces temps-ci.

[…]

 

 

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